Un carras se composait d’une douzaine d’arbres, attachés ensemble par des liens de noisetier, de manière à former un radeau à deux étages superposés, sur lequel on fixait quatre ou cinq planches, pour en faciliter la manœuvre.

On dirigeait le radeau à l’aide d’un gouvernail placé à l’avant et formé d’un timon pénétrant dans deux fortes attaches de noisetier, auquel était fixé un treillis de jeunes pousses (de noisetier également) appelé « verdola », d’une longueur de 3 à 4 mètres et de forme triangulaire. La conduite du carras demandait une connaissance approfondie du cours de la rivière et une expérience de la manœuvre qui ne s’acquerrait qu’avec la pratique.

L’Aude est une rivière torrentielle qui tantôt présente des rapides (raveches) tantôt des plages (remolhs). Il s’agissait donc de profiter des uns et d’éviter les autres, ou de les franchir sans trop de peine. En été, il fallait surtout se méfier des endroits de la rivière où l’eau était peu profonde (magres).

L’outillage qui servait à la manoeuvre consistait surtout en un harpon de fer fixé au bout d’une perche : « l’arpa ». Un carras ne descendait jamais seul. Ils étaient parfois 8 ou 10, 12 ou 15 et formaient un véritable train flottant. Les radeaux conduits par des novices se mettaient au centre. Il arrivait parfois que ceux-ci s’enlisent dans un banc de sable et de gravier. Celui qui venait derrière essayait de le dépanner d’un coup de boutoir. S’il n’y réussissait pas, on se mettait alors à plusieurs pour le pousser avec les harpons, jusqu’à ce que le radeau ait retrouvé l’eau courante. Si le même radeau, s’enlisait trop souvent, les anciens conducteurs disaient à son conducteur : « Ton paire menabo carosses suls gravasses, tu los menarios pas en plena mar. »

Quand les radeaux étaient arrivés à destination, les carrassiers remontaient à pied à Quillan où d’autres carras les attendaient. Une difficulté particulière pour le carrassier était le passage des chaussées (païcheras). Bien qu’il y eût une glissière aménagée à cet effet (passa- lis) il fallait que le carrassier, très habilement, et avec une grande rapidité de manoeuvre, au moment où le carras piquait de l’avant, se portât aussitôt à l’arrière pour revenir à l’avant dès que l’arrière plongeait à son tour dans l’eau. Sans cette double manœuvre, le conducteur aurait été projeté à la rivière.

La terreur des carrassiers était la crue : « l’aigat ». Si, par malheur, une crue les surprenait en cours de route, ils amarraient le convoi aussitôt. Mais souvent, les liens de noisetier se rompant sous la violence des eaux, les radeaux se disloquaient et les arbres, emportés loin de leur destination, étaient perdus pour leurs propriétaires.

Les carrassiers étaient réputés pour leur bon appétit. Sans doute parce qu’ils vivaient toujours sur l’eau. Ils s’arrêtaient souvent à Rouffiac d’Aude pour manger et passer la nuit. Il y a en effet, près de Rouffiac, un endroit où la rivière à un cours rectiligne et pas trop rapide où il était facile d’amarrer et fixer les radeaux. Ils descendaient pour prendre le repas du soir dans une hôtellerie qui existait encore il n’y a pas très longtemps. En hiver, la maîtresse de maison leur servait souvent du millas et, comme les carrassiers attablés autour du plat, le découpaient sans observer la symétrie, elle leur disait parfois : « Copatz lo comé cal ! » (coupez le comme il faut), « l’enjolharem, l’enjolharem » (nous le laisserons en bon ordre) répondaient-ils, et, en effet, à la fin de la soirée, il n’en restait plus… Le dernier carras est passé à Roufflac vers 1900.

Ce mode de transport du bois a été remplacé par la charrette à boeufs, ensuite par le chemin de fer et, enfin, par les camions. Peut-être le manque de carburants va-t-il faire revenir les carras si primitifs mais si pittoresques.

Voici ce qu’écrivait le Docteur Buzairies qui proposait aux baigneurs de Ginoles les Bains la distraction suivante : « Pendant l’été, la rivière d’Aude charrie bien souvent dans ses flots des convois de sapins ; les curieux s’empressent alors de prendre place sur le pont vieux et de suivre de l’oeil le mouvement désordonné des madriers, leurs chutes du haut des digues et les efforts des harponneurs pour pousser vers le port ces produits des forêts voisines. »

D’après Antoine Bourrel : « Le commerce des bois était particulièrement florissant. Les sapins abattus dans la Haute-Vallée, descendaient l’Aude au gré du courant ». C’était le flottage dit « à pièces perdues ». Arrivés à Quillan on liait les arbres pour en former des radeaux que les radeliers conduisaient vers Espéraza, vers Carcassonne et vers le Narbonnais. Pour le passage des radeaux et des grumes, tous les barrages sur la rivière étaient pourvus d’une sorte de porte, appelée en patois : « lé passo-lis ». Les radeliers Quillanais avaient établi leur port près de l’embouchure du ruisseau de la Jonquière (derrière l’ancien immeuble des Ponts et Chaussées, et actuel de la Cocom près du Pont Neuf). Là, sur la plage, s’amarraient les grumes et s’empilaient des bois de construction provenant des scieries. Cette industrie des bois flottants, autrefois si prospère, disparut complètement vers 1870.