Le domaine municipal de La Forge, dans nid de verdure, était autrefois une splendide propriété que M. Varnier transforma au début du XIXe siècle en un agréable petit complexe industriel comprenant une forge à la catalane, un laminoir, un martinet, un fouloir pour la draperie, un moulin à farine et trois scieries, pour le débit des bois de construction.

La force motrice provenait d’une prise d’eau de la rivière d’Aude aménagée à un kilomètre en amont, menée par un canal qui au moyen d’une percée souterraine de 163 mètres traversait la colline de part en part.

L’idée de percer cette colline et la direction des travaux faits pour l’exécuter sont dus au Père Bellon, jésuite. On rapporte que le percement commencé en même temps des deux côtés opposés, fut si bien calculé et si sagement conduit que les ouvriers se rencontrèrent au milieu de leur ouvrage.

La force motrice atteignait de 120 à 200 chevaux au moyen de roues hydrauliques, mais aurait pu en fournir le double si on y avait installé des turbines.

Bien que l’activité principale était celle des scieries, c’était la forge qui donnait le nom à l’ensemble sous la dénomination « Les Forges ».

La Forge elle-même ne présentait à l’extérieur qu’une espèce de halle carrée, close par quatre gros murs, servant de support à une toiture solide, percée au comble pour donner issue à la fumée. L’intérieur n’offrait de remarquable que le creuset d’environ trois pieds de diamètre adossé à l’un des murs de l’enceinte et le gros marteau pesant 900 kilos disposé de manière à pouvoir agir sur une énorme enclume située au niveau du sol.

La disposition, les proportions du creuset ainsi que le procédé suivi dans ces foyers, qui consistait à mettre la mine dans le creuset sans la couler en « gueuse » ou la faire préalablement passer à l’état de fonte, voilà ce qui constituait véritablement la méthode catalane.

En traitant de 5 à 6 000 tonnes de minerai par an, elle donnait entre 175 et 200 000 kilogrammes de fer. Pour cela on brûlait 400 000 kg. de charbon de bois.

Le minerai arrivait de Vic-de-Sos et de Cabre (en Ariège) ou de La Grasse et on le mélangeait pour obtenir un  bel « acier natif ».

La forge occupait huit ouvriers : le « foyé » qui construisait le four et surveillait la soufflerie, le « maillé » chargé du marteau, du cinglage des masses et de l’étirage du fer en barres, deux « escolas » ou fondeurs, deux « valets d’escole » qui portaient le charbon et deux « pique-mines » qui broyaient et criblaient le minerai. C’était un travail pénible.

Dans sa « Vie et Œuvre de Félix Armand » édité en 1859, Amiel écrit en parlant de La Forge de Quillan :

« Soudain un bruit sourd, rapide, foudroyant, ébranle le sol et couvre le murmure des eaux qui débouchant de la montagne par un canal étroit, se précipitent échevelées et mugissantes sous les rouages d’une forge et mêlent leur poussière humide aux milliers d’étincelles qui jaillissent des noires et fougueuses bouffées de sa cheminée ».

  1. Varnier vendit les Forges de Quillan au maréchal de France Clauzel.

La personnalité du Comte de Clauzel est assez attachante. Bertrand Clauzel ou Clausel est né à Mirepoix en 1772. A 19 ans, c’est-à-dire en 1791 il se portait volontaire et devint chef de brigade quatre ans après, puis général de division en 1802, il avait 30 ans.

Il se distingua dans les campagnes de Saint-Domingue en 1802, à l’armée de Naples en 1806, à l’armée de Dalmatie en 1809, dans les campagnes du Portugal de 1809 à 1812 sous les ordres de Junot et de Masséna.

Il fut exilé en 1815 pour avoir commandé pendant les Cent Jours les troupes opposées à la Duchesse d’Angoulème alors réfugiée à Bordeaux.

Revenu en France en 1820, il fut élu député en 1827. C’est à cette époque que La Forge appartient au général Clauzel, mais c’était M. Mallaure qui la tenait à ferme et l’exploitait pour son compte.

Louis-Philippe rappela le général à l’activité et lui confia le gouvernement de l’Algérie en 1830.

Le général Clauzel ne se borna pas à conserver à la France la conquête d’Alger, il marqua son passage en Afrique par de fortes institutions et ajouta à sa réputation de général habile, par son expédition sur Médéah à la suite de laquelle on vit le drapeau tricolore flotter au sommet de l’Atlas.

Il fut nommé maréchal de France en 1831 et, succédant au maréchal Bourmont, devint commandant en chef de l’Armée d’Afrique le 1er septembre 1835. La même année, il prit Mascara. Mais l’année suivante, il était relevé de son commandement à la suite de son échec lors de la première attaque de Constantine, il faut dire que la colonne de 7 000 hommes avec les généraux Trezel et de Rigny, n’arriva devant la place qu’après 11 jours de marche sous une pluie torrentielle et glaciale ; les soldats français épuisés de faim et de froid durent battre en retraite.

Revenu en France le maréchal Clauzel avait 64 ans, il décédait six ans après en 1842 à Secourrieu dans la Haute-Garonne.

A sa mort le domaine de La Forge devint la propriété du Comte Albert de La Rochefoucauld demeurant à Paris, puis de Mlle Marie de La Rochefoucauld également à Paris. C’était M. de Montpellier qui était l’intendant à La Forge.

Au décès de Mlle de La Rochefoucauld le 1er juin 1868 à Paris, son frère le Comte François de La Rochefoucauld en hérite, il demeurait au château de la Potherie par Condé en Maine-et-Loir et conserva cette propriété jusqu’au 23 octobre 1893, date de sa mort. L’héritier suivant, M. Jean Grimaudet, vicomte de Rochebouët, demeurant au château de Rochebouët à Chaumont (époux de Mlle Marie de Quatrebarbes) ne désirant pas conserver le domaine qui était resté pendant 24 ans la propriété de La Rochefoucauld et il le vend pour deux millions à M. Jodot Jules, demeurant à Paris, le 30 juillet 1894. Ce dernier le revend à son tour en 1904 pour 500 000 F. à la Société des papeteries de l’Ariège ayant des usines à Saint-Antoine (en Ariège) mais dont le siège social était à Carcassonne.

Depuis 1891 Quillan jouissait de l’éclairage électrique provenant de l’usine dite du « Cimetière » que la ville avait achetée à MM. Espezel et Labourmène mais cette usine s’avère bientôt insuffisante et le 12 janvier 1906, date importante pour Quillan, le maire Paulin Nicoleau avec une grande prévoyance fait approuver par le Conseil municipal l’achat d’un terrain à La Forge pour construire une usine électrique capable de fournir la totalité de l’électricité pour la ville ; puis le 10 juillet 1907 la ville achète le canal d’amenée d’eau de la scierie, canal qui sera prolongé par la suite et enfin le 28 mars 1907 naît l’usine électrique de La Forge (l’actuelle usine de la ville de Quillan) équipée par les Sociétés Alioth et Bonnet, une turbine et un alternateur fournissent un courant de 5 000 volts amené au centre de la ville (où se trouvait la halle près du Pont Vieux) où il était transformé en 110 volts.

Le 24 janvier 1910 il était créé un service des eaux et décidé la mise en service d’un groupe électro-pompe dans l’usine même de La Forge pour élever l’eau potable jusqu’à un bassin situé au-dessus de l’usine.

Le 12 octobre 1912 les terrains boisés restant du domaine de La Forge passaient au nom de M. Ernest Ader, négociant à Bayonne qui en fit apport à la Société des bois et pâtes à papier dont il faisait partie.

Enfin, le 14 juin 1913 la ville de Quillan devenait propriétaire de tout le domaine pour la somme de 62 000 F. à l’aide d’un emprunt communal qui fut très rapidement couvert.

Cette somme peut paraître dérisoire, mais n’oublions pas que la ville avait déjà acheté en 1906 le terrain pour construire l’usine et en 1907 la chute d’eau de la scierie.

De cet ensemble industriel, il ne reste qu’une scierie, l’usine électrique, la maison du maître des logis et des bâtiments dont la destination première a disparu : plus de forge, de laminoir, de martinet, de foulon, de moulin à farine, une seule scierie sur trois, la maison du maître des Forges est devenue partie d’un collège mixte d’enseignement technique.

Certains bâtiments ont abrité une pisciculture, une Auberge de Jeunesse, et d’autres servent de logements d’employés de la Régie municipale d’électricité.

Il reste aussi le vaste parc qui portait autrefois le joli nom de « parc enchanté ». Souhaitons qu’il soit toujours entretenu pour mériter encore ce nom. Il est, en face de la sapinette du même lieu, un but de promenade fort agréable, qui était jadis celle des amoureux.

C’est de ce parc que part un sentier menant au Pic de Couïrou (altitude 550 m.) autrefois pèlerinage des Pénitents blancs de Quillan.

Dans un de ses romans « Les Mémoires du Diable », écrit en 1837 et 1838, le romancier fuxéen Frédéric Soulié, situe, au début de son roman, l’action dans le domaine de La Forge, dont il fait une description et dans la famille du maître des forges.

Il y a quelques années, en 1968, le Comte G. Clauzel, ambassadeur de France, descendant du maréchal Clauzel a tenu à venir à Quillan pour connaître la Forge qui fut, il y a près d’un siècle et demi la propriété de son aïeul.

 

Article de René Delpech

Extrait de Quillan Information de Juillet 1974

Article paru sur: http://quillan.chez.com/laforge.htm